Le salon de Balder

L'écriture comme un chemin pour s'éloigner des évidences. Un peu de littérature, un peu de philosophie et beaucoup de mots, les miens et les mots de ceux que j'aime. A partager sans modération.

12 octobre 2009

Encore quelques matins.....

200020_paris_cour_pavee_rue_de_bagnolet

S'arrondir les angles sur la courbe humide d'un trottoir, attendre que la porte s'ouvre, qu'il ait enlevé les barres, fait sauter les verrous, les cadenas. Qu'il ait déplacé les pots de fleurs, les vieux bidons.
Attendre qu'il entrebâille ensuite pour s'assurer que ce n'est pas la mort qui rentre de banlieue pour faire son marché intra muros.
Enfin la porte s'ouvre, enfin l'attente est rompue, j'entre et j'entends des musiques militaires, des bruits de bombardements, des messages de la BBC et pour enflammer l'odeur acre de la maison, le carillon de Big Ben   mélangé aux cris des sirènes.
Il  espère encore une libération, je lui dis qu'elle ne viendra pas, qu'il ne faut plus attendre comme ça que Leclerc à été fusillé par les forces de l'otan à la porte de Bagnolet.
Je ne sais pas, j'invente et je rajoute des images à son cinéma, je modernise, je revisite sa mémoire qui s'en va je ne sais ou.
Je fais le café, la dame qui s'occupe de lui n'est pas encore arrivé, bientôt elle ne pourra plus partir d'ici, quand sa tête à lui ne sera plus du tout là qu'il aura migrer de la mémoire pour toujours.
Il m'a bien reconnu ce matin encore, c'est notre code qui l'aide sans doute. D'abord je téléphone, ensuite je frappe trois coups ,j'attends, dix minutes et je frappe à nouveaux deux coups cette fois et s'il est toujours là, il commence la lente cérémonie de l'ouverture des portes.
Le temps est troué chez, lui, le présent poinçonné par toutes ces escapades dans un passé inconscient parsemé par des habitudes, des fragments de quotidien encore ancrés dans le réel.
Je sers le café dans les vieux bols bretons. J'enjambe le canapé et les piles de livres.
Je lui demande de me parler de Céline, de Ménilmontant du temps ou "c'était chouet'".
J'attrape des éclats, des encoches, je note.
On attend un peu, la dame de vie passe par l'escalier de derrière. Du côté de Bagnolet.                           "Elle crèche aux Lilas". Elle viendra, elle fera la soupe et ça sentira le bouillon cube pendant le reste de la semaine.
Il revient au présent par étincelles; des bagarres crochus avec les situationnistes, des ramponneaux, des bourres-pifs. De la gouaille à manger pour un archéologue du pavé parisien.
Il reste en suspend, c'est l'alerte qui revient, il veut rejoindre l'abri de la place des fêtes.
Ce n'est rien ça va passer les FFI ne vont pas tarder à entrer dans Aubervilliers.
Je reconstruis la guerre avec des bouts de ficelles tressés de mensonges aussi absurdes que la guerre.
Il revient, il est fatigué, me montre ses plantes, quelques tickets de rationnements, des photos de lui et de Bunuel, il est jeune sur la photo, Bunuel est vieux, déjà éteint. On regarde un autre album, il ne dit plus rien.   Je m'en vais, mais je reviendrai encore quelques fois, chercher des morceaux à coller dans les carnets, tant qu'il en reste, tant qu'il encore un peu là pour les faire passer, de la mémoire à négocier avec le temps, presque de la mémoire au marché noir. 

Balder

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05 novembre 2008

BLANCHE

090010_metro_station_blanche_blanche

Cinquante, soixante ans, hors d'âge, je ne sais pas.  Couché sur son banc il interpelle le néant mais en cette heure de première rame le néant c'est moi.
Haut et fort la voix de la rue clame ses diatribes sous Paris qui s'éveille
Il est l'heure de bouillir les lames! Allez tous au turbin! Déployer les machines, respirer les robots, voici l'heure venue de mettre sa langue dans la pointeuse de la vie!!!!
Il me rappelle Mouna, mais Mouna est mort.
Il me voit je me pose, juste à coté sur l'autre banc, il m'interpelle aussitôt.
-ben d'où tu sors toi? Qu'est ce tu fous dans ma chambre? Tu vas au taf?
-non je rentre me coucher j'ai un un peu trop bu je crois.
-et qu'est ce tu fais là?
-dans la station?
-la station oui!!  Celle là et... quoi d'autre?  Tu dors ici aussi? (il rit)
-quelle heure est t il la haut?
-ou ça?
-dehors
-je ne sais pas?
-tu y étais pourtant hier soir là haut toi?
-oui ce matin même, et cette nuit j'étais là au comptoir près de cette fille et puis plus rien, ou si peut être quelque chose, je me suis réveillé dans un hall d'immeuble, il était tôt déja et je sais pas trop quoi en fait.
-mais après?
-après j'ai marché dehors, ils ont ouvert les portes du métro alors je suis rentré, et toi tu as quelle heure maintenant?
-je n'ai pas d'heure, puisque je te la demande!
-mais tu as bien un âge pourtant?
-oui je crois, mais je n'ai pas d'heure! Ce n'est pas grave ce n'est pas l'heure qui compte ici.
-ah bon c'est quoi?
-oh c'est l'identité maintenant.
-ah oui le matricule quoi.
-oui c'est ça, le matricule, si tu en as un ça va, sinon c'est cuit pour ta pomme, après tu peux toujours prier, mais même Jésus il à pas l'air de connaître les bons numéros.
-mais nous ça va, tout blanc comme ça nous sommes plutôt tranquille.
-dehors c'est pour les autres que ça rigole pas, les "pas tout blanc", les pas trop aryens, les pas assez bien, les peut mieux faire....
-moi je n'y vais plus trop dehors.
-et comment tu fais pour manger?
-dèsfois des cosmonautes sociaux me livrent de la soupe les soirs d'hiver et puis du coté d'Auber  je connais des gars qui me refilent des trucs à becter, des invendus, de la sanwicherie, mais faut pas qu'ils se fassent prendre sinon c'est maldonne pour eux et pour moi.
-et tu sors jamais des tunnels?
-oh pas souvent l'hiver, mais j'ai mes habitudes tu sais, parfois je prends l'air à la station Bastille et puis deux fois par semaine du coté de Volontaires je vais me laver et laver mes affaires pour pas pourrir debout. C'est un du métro, un chauffeur qui me laisse faire ça dans les douches du personnel, y en à des biens tu sais qui bossent dans les tunnels.
-et tu vis ça comment?
-oh! ça s'appelle plus vraiment vivre tu sais, mais j'observe et je me contente de peu, j'aime les gens et ça suffit, il faut aimer et c'est tout.
-je sais pas si je pourrais faire ça.
-faire quoi?
-ce que tu fais toi, être là dehors tout le temps ou en dessous toujours et continuer à aimer les gens.
-et toi tu fais quoi dehors?
-ben j'habite et je travaille pour habiter, pour justifier mon matricule.
-et c'est tout ?
-ben oui, en fait non pas tout à fait...
-enfin parfois je sors le soir
-pourquoi le soir?
-parce que la nuit...
-ah d'accord...
-et tu fais quoi comme travail chez ceux d'en haut, t'as bien un métier?
-ben je vais à l'école et parfois je travaille
-t'es prof?
-non élève
-mais t'es vieux, t'as beaucoup redoublé?
-oui c'est un peu ça
-et t'apprends quoi à l'école?
-qu'il faudrait que l'homme pense pour s'améliorer.
-ça n'a pas bien marcher jusque là.
-oui parce qu'il n'a pas vraiment commencé encore, jusque là c'est souvent le produit de la pensée des autres qui pense pas vraiment l'homme, plutôt son banquier et sa mitrailleuse, c'est les hémisphères principaux des cerveaux du monde.
-et toi tu penses?
-je lis surtout
-alors tu fais comme les autres, ce que tu crois penser c'est ce que tu lis... ou ce que tu as lu.
-c'est pas si simple, c'est pas possible d'effacer ce que les autres ont pensés avant nous c'est important de le comprendre.
-pourquoi?
-pour s'expliquer un peu mieux aujourd'hui.
-comment veux tu expliquer aujourd'hui, puisque aujourd'hui commence à peine? Encore ce soir je veux bien, mais là c'est un peu tôt.
-d'une certaine manière tu as raison.
-peut être qu'il faudrait que je recommence.
-que tu recommences quoi?
-la vie, ma vie...
-moi je la recommence tout les jours, c'est pour ça que je tiens pas à y penser avant de l'avoir utiliser
-utiliser?
-oui utiliser! Chaque jour j'utilise un jeton et je le glisse dans la machine de la vie pour voir ce qui va m'arriver, ce qui va se passer.
-et il t'arrive beaucoup de chose?
-oui je suis en vie, je suis un spectateur et parfois un acteur, la rue est un grand théâtre, le théâtre de la vie, une farce, une anecdote, rien de plus.
-ça t'embête si j'enregistre notre conversation?
-non, tu fais de la radio aussi?
-non c'est pour mon blog.
-je connais pas.
-c'est une sorte de journal intime pas intime du tout que des gens lisent parfois sur internet.
-alors de quoi on parle?
-d'avant?
-d'avant quoi?
-de ta vie avant?
(il bougonne)
-Non! C'est fini ça! Si c'est d'avant que tu veux savoir, je n'ai pas de temps à perdre pour en parler, car il me faut vivre!
-d'accord excuse moi
-t'excuser de quoi? T'es juste un peu pareil que les autres au fond, ça te plait la chute, c'est pas le combat qui t'intéresse c'est la chute, le qui fait peur, le sensas quoi, "comment il à fait pour en arriver là, si ça se trouve avant c'était quelqu'un de bien etc..."
(touché)
-non pas du tout...euh... enfin si un peu...
(silence)
(je tente de sortir de l'ornière)
-c'est vrai qu'on s'en fiche, t'as raison, alors tu vas faire quoi aujourd'hui par exemple?
-ben là tu vas m'offrir un café (il rit) à Auber y à des tireuses, enfin si tu veux bien?
-non! enfin... oui je veux bien mais je t'offre un vrai café et des croissants
-alors va pour l'arabica, mais je te préviens je sors pas du tunnel, dehors c'est trop froid, j'ai pas de doublure, puis faut que j'aille d'abord planquer mes cartons pour ce soir
-il s'en va dans le tunnel
(il revient en riant parce qu'il vient de trouver un sac de couchage abandonné)
la rame arrive
-on y va?
-allons y

Nous avons pris un café, puis deux, puis trois. Successions des mots, des rires, des pensées, des silences, pas de plaintes, pas de larmes, juste un instant à prendre soin d'un moment de vie.
Avant de partir en riant il m'a donné une sorte de jeton d'auto tamponneuse
" Rappelle toi! Tout les jours un nouveau jeton dans la machine de la vie!"
Je ne sais toujours pas son nom, ni son âge, ni son heure.
Depuis je l'ai appelé Blanche comme la place, comme la page que chaque jour nous devons remplir quelle que soit notre place sur la scène du monde et puis parce qu'il voulait bien que je l'appelle Blanche, lui l'homme des tunnels qui n'aimait pas le camping l'hiver à Paris.

Balder


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10 août 2008

A TRAVERS PARIS,

A TRAVERS PARIS,

 J’ai tout de suite vu, j’ai tout de suite su, souvent je l’avais lu. La rencontre est au coin de la rue.C’est ici à Paris, Paris encore, Paris ville d’un parfum, ville d’un bout de toi, debout sur les toits, pas toujours sûr de moi mais toujours en émoi. Tu te souviens demain ? Ou peut-être hier lorsque l’on s’est trouvés. Peut-être dans ce musée, auprès de ce tableau, un regard, une lumière qui traverse le silence, qui suspend mon errance.

 Regard de satin, glisse entre mes mains, juste un souffle, un baiser que j’aimerais inventer. Juste pour voir, juste pour recevoir l’histoire d’une nuit, un lendemain de vie. Tu étais peut-être d’ici, j’étais souvent ailleurs. A rencontrer Paris, on oublie, on se déplie, un café, un musée ; musée Guimet, échanger, partager et courir, se laisser oublier. Devenir le souvenir de ta chambre.

 Je bois la foule, je prends le trottoir à contresens. Voici l’heure de l’émeute, de la ruée, progression des visages, cinéma mécanique, illusion de se comprendre, de se croiser, de se voir. Lentement je m’exile, il faut se fuir pour mieux se rencontrer.

.Je retrouve la rue, odeurs, sueurs, parfums bon marché. « Bon Marché », librairie, Sèvres Babylone, se remettre en vie, redevenir guetteur, redevenir un autre pour une autre, ça palpite, ça transperce, on s’envoie de la peur  à la pelle : oser, respirer, te croiser, t’aborder. Tu t’en fous ! Ça fait mal, mais c’est juste.

 Juste pour rire, juste un peu de vent pour attiser la braise… alors la flamme revient, alors la flamme s’affirme, enthousiasme à chercher la prochaine victime pour défaire l’amour.

 Ici j’ai travaillé, là ou Voltaire a mangé, ici la Commune à espérer. Voici la Butte à l’horizon à portée de mains, à portée de rêves, je l’engloutis, place Clichy ; c’est chez moi ici, ici on est tous de partout.

 Métro Barbès, chaleur humaine, Eros est partout il me rencontre, il me séduit, tous les parfums du monde me respirent, me confondent. Je prends la rame et puis sous terre, d’autres visages, d’autres mystères.

 Bar du Soleil, Ménilmontant, je pose mon errance en ce moment de Paris et je te vois et je comprends, la nuit s’invite au rendez vous de ton sourire, je lui donne des couleurs, je lui donne des mots, Tzigane est la musique, je prends l’air du violon, je m’approche de toi un poème à la main….Permettez mademoiselle que je vous offre un rêve.

Balder

 

 

  

 

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26 juin 2008

JACQUES REDA

C'est un lieu doux comme une petite bonne soeur rieuse, couleur de pomme de terre, qui mélange les grains de la groseille avec ceux de son chapelet, les roucoulades des ramiers et tintement de la cloche. L'heure y est toujours à peu près celle de l'angélus. On ne peut pas y entrer plus que dans une image ou que dans la mémoire d'autrui. Mais ce souvenir semble avoir survécu à sa mémoire, sans personne pour venir comme en face le réclamer.

                                 

le XV° magique  Extrait de Châteaux des courants d'air

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