Le salon de Balder

L'écriture comme un chemin pour s'éloigner des évidences. Un peu de littérature, un peu de philosophie et beaucoup de mots, les miens et les mots de ceux que j'aime. A partager sans modération.

07 novembre 2009

Derniers mots avant fermeture

Il faut tourner la page

by Claude Nougaro

Il faut tourner la page
Changer de paysage
Le pied sur une berge
Vierge
Il faut tourner la page
Toucher l'autre rivage
Littoral inconnu
Nu
Et là, enlacer l'arbre
La colonne de marbre
Qui fuse dans le ciel
Tel
Que tu quittes la terre
Vers un point solitaire
Constellé de pluriel
Il faut tourner la page...
Redevenir tout simple
Comme ces âmes saintes
Qui disent dans leurs yeux
Mieux
Que toutes les facondes
Des redresseurs de monde
Des faussaires de Dieu
Il faut tourner la page
Jeter le vieux cahier
Le vieux cahier des charges
Oh yeah
Il faut faire silence
Traversé d'une lance
Qui fait saigner un sang
Blanc
Il faut tourner la page
Aborder le rivage
Où rien ne fait semblant
Saluer le mystère
Sourire
Et puis se taire







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14 janvier 2009

To blog or not to blog

Pour créer un nouveau nuage de tags, rendez-vous à la rubrique apparence.

Je trouve cette phrase magique ce matin.
Ce n'est pas la première fois que je la lis, mais c'est la première fois qu'elle est magique.
D'habitude elle se tient tranquille dans la fenêtre d'accueil de canalblog , celle par laquelle le blogueur entre dans cette annexe. Qui est celle de sa maison ou de sa tête.
Je la regarde, elle me regarde et nous en restons là. Froideur et distance de l'incompréhension.
Mais aujourd'hui ou je ne pensais pas "lâcher un billet".
Majuscule étreinte. Peuplades réflexives, réminiscences imagées.
Je me souviens en premier de la pochette de ce disque The cloud making machine.
Les cheminées du grand incinérateur à Vitry et les nuages s'échappant de la pochette.Regarder le clavier comme une machine à fabriquer la pluie et le beau temps. Le clavier c'est le sol et les doigts lui tombent dessus comme des gouttes.
Le "Je" ruisselle d'un vieil inventaire déglutissant de mots dans le ciel de janvier.
L'oiseau sur la place se regarde le nombril avant d'effacer son nid de la toile du monde et de chercher un autre endroit pour attendre un printemps plus érotique. L'enfant regarde le ciel et le nuage vient rencontrer le bout des ailes de la ville.
Elle qui s'est posée au bord du fleuve dans un souci évident de fécondité.
L'oeil se dirige vers la porte, il est le point g de la focalisation.
Quelques métros plus loin.
Brasse coulée synthétique dans les embruns tiédasses du dioxyde de carbone. Rotonde ancienne de l'autobus, parvis glacé des frais de bouche et divagations abstraites sur les bienfaits du goudron brûlant pour cracher dans la soupe républicaine. Mais tout ça n'est qu'un rêve, assis depuis ce bureau à 800km de la scène. Donc le rêve vit, il invente son lieu. Derrière le rideau lui aussi sait se sauver des apparences.
Et sauf absorption de saloperies, de substances assermentées ou non le rêve reste bio quoi qu'il arrive donc pas encore de Grenelle pour lui, il est encore en sursis d'institutionnalisation, il a eu chaud celui-là, dans les  hauts fourneaux à refonder la constitution ils n'ont pas encore trouver de tiroir ou l'enfermer.
Un rebelle pareil, pensez-donc!
Avec ses perversions imaginaires, ses artifices décadents, ses subterfuges subversifs, ses échappées belles dans des métaphores ingouvernables donc dangereuses. Bientôt une section ministérielle pour en contrôler l'inconsciente moelle, un cabinet de lutte contre la délinquance onirique et des vaccins anti-imagination.
Alors rendez-vous à la rubrique apparence pour faire en sorte qu'il ne soit pas trop tard pour fabriquer du monde.
Mais je reviens vers cette absence, je me souviens d'un mur du son.
Dehors est là avec tous ses encombrements. J'essuie le carreau du bus.
Sur les quais, les oiseaux prient dans leurs cages.
Vivre la passerelle des arts, un matin de janvier sous un soleil qui vous découpe en ombre longue dans une Seine à reculons, c'est marcher sur l'eau entre deux arts.
Ornière liquide qui sépare les mots, des tableaux.
Tu te souviens 89/93 et le tapis roulant des anomalies, la complexité drue d'une étude de Delacroix saisie dans l'intemporalité d'une révolte ou nous cueillions des lanternes. Refuge secret d'une lune insurgée à la robe tendue sur un drapeau rouge sang.
L'oreille figée recense les anciens mots, ceux que l'on osent encore dire, mais ils s'effacent souvent dans les académismes conventionnels ou ces "textos" qui nous empressent de communiquer puisque l'on ne s'entend déjà presque plus, et je me demande ce que je vais pouvoir mettre dans mon nuage de tags pour sauver les apparences d'un prétexte hors-la-loi, puisque hors du temps. Mais... méfions-nous des apparences.

Balder

25 décembre 2008

NEW DAWN FADES

ian_curtis

A change of speed, a change of style.
A change of scene, with no regrets,
A chance to watch, admire the distance,
Still occupied, though you forget.
Different colours, different shades,
Over each mistakes were made.
I took the blame.
Directionless so plain to see,
A loaded gun wont set you free.
So you say.

Well share a drink and step outside,
An angry voice and one who cried,
well give you everything and more,
The strains too much, cant take much more.
Oh, I've walked on water, run through fire,
Can't seem to feel it anymore.
It was me, waiting for me,
Hoping for something more,
Me, seeing me this time, hoping for something else

(Joy Division, New Dawn Fades)

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17 décembre 2008

LE LANGAGE ET L'INTELLIGENCE

"Quelle est la fonction primitive du langage? C'est d'établir une communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres et des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action immédiate; dans le second, c'est le signalement de la chose ou de quelques unes de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais dans un cas comme dans l'autre la fonction est industrielle, commerciale, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu'il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même comme nous le disons, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverse la même propriété, se les représentera, les groupera enfin sous la même idée, partout ou la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telle sont les origines du mot et de l'idée. L'un et l'autre ont sans doute évolué. Ils ne sont plus aussi grossièrement utilitaire. Ils restent utilitaires cependant. La pensée sociale peut ne pas conserver sa structure originelle [...] C'est elle que le langage continue à exprimer. Il s'est lesté de science, je le veux bien; mais l'esprit philosophique sympathise avec la rénovation et la réinvention sans fin qui sont au fond des choses, et les mots ont un sens défini, une valeur conventionnelle relativement fixe; ils ne peuvent exprimer le nouveau que comme un réarmement de l'ancien. On appelle couramment et peut-être imprudemment "raison" cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun: conversation ressemble toujours à conservation."

Henri Bergson La pensée et le mouvant

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29 novembre 2008

DES ARMES

Des armes , des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes
Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère
Des armes au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours
Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d'un vers français brillant comme une larme

Léo Férré


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03 juillet 2008

La physique quantique

La Physique Quantique :
Lumière sur la Matière



Ce que nos yeux ne verront jamais directement, ce qui se cache dans la matière, la Physique Quantique nous le révèle : Un monde peuplé d'entités infimes et presque fantomatiques. Voyage au bout de l'étonnement.

Pour se faire une idée des phénomènes qui ont cour au coeur de la matière, il faut s'interesser à la Physique Quantique,qui a su en percer les mystères. Et que nous fait-elle découvrir? De simples et minuscules billes zigzagant dans tous les sens? Oubliez cette image confortable : vous pénétrez dans un univers digne des surréalistes, peuplé d'entités floues, sous forme définie et qui, pourtant, construisent l'ensemble des éléments de l'Univers.
Imaginez le trouble des physiciens, qui au début du siècle, ont découvert ces "objets" qui semblent défier le bon sens. Ils ont alors réalisé que les lois physiques qu'ils utilisaient jusque là étaient totalement impuissantes à expliquer le comportement des ces "objets". Alors des lois, il a fallu en inventer de nouvelles : en fait, ils ont du batir un arsenal mathématique inédit, d'une très grande finesse, la THEORIE QUANTIQUE.

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30 juin 2008

ALAIN

Quel sens revêt l'avènement de la démocratie, faisant triompher l'idéologie du peuple souverain? Vient-il consacrer la puissance de l'état en lui apportant la légitimation? Ou introduit il la légitimité d'un contre-pouvoir qui vise précisément à empêcher l'unification dans l'État  souverain des forces actives d'une nation, intégrées au système de la compétence, à dissocier ainsi les pouvoirs, à les limiter, c'est à dire à les contrôler. Le sens de la démocratie est l'enjeu d'une prise de conscience des droits du citoyen, droit à la différence et à la résistance dans les espaces non unifiables d'obéissance.

Propos sur les pouvoirs

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29 juin 2008

Face d'anchois

L'extérieur que l'on dévoile, n'est souvent qu'un étranger de l'être.

Dans chacune des métamorphoses apparentes se cachent des hurlements, étouffés d'emblée par notre conditionnement.

Il faut surgir d'une autre tanière ou les masques n'ont plus de raisons d'exister.

S'extirper de cette non présence en brûlant les contours anciens pour en dessiner de nouveaux.

Les nouveaux contours de cette insurrection intra-corporelle et psychoanaleptique pourront atteindre et refléter une clairvoyance qui deviendra le substrat préhenseur d'une nouvelle réalité.

                                                                                                                 Balder 

 

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28 juin 2008

SAINT AUGUSTIN

Car encore, quand on aime le corps on y trouve quelque grâce et quelque beauté. L'or et l'argent ont un lustre et un éclat qui leur est propre. L'attouchement trouve un rapport et une proportion qui lui plaît: et enfin chacun de nos sens se porte naturellement vers son objet par une certaine convenance qui l'y attire. L'honneur du monde, le pouvoir de commander, gloire de vaincre, et d'avoir l'avantage sur les autres, ont aussi un attrait et un élèvement  qui éblouit et qui allume le feu de la vengeance dans l'esprit des hommes.

                            

Les confessions Livre II ch V

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27 juin 2008

Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis?

 

Suis-je le mieux placé pour savoir qui je suis ?

INTRODUCTION

         Qui peut prétendre mieux que moi les sentiments qui agitent mon âme et leurs nuances fugitives ? Le point de vue que j’occupe sur ma vie psychique me semble privilégié, voire exclusif : je ne suis pas, comme les autres lorsqu’il s’intéresse à moi, obligé de deviner la signification de mes comportements en formulant sur eux des hypothèses plus ou moins complexes. Ainsi peuvent-ils se méprendre sur mon attitude lorsque je ris jaune, alors que je sais d’un savoir immédiat ce que mon rire dissimule. La présence d’autrui ne semble donc pas pouvoir apporter quelque chose d’essentiel relativement à la conscience que j’ai de moi-même. Pourtant en certaines circonstances, autrui paraît plus clairvoyant que moi sur mon propre compte : chacun sait bien qu’il ne lui est pas indispensable de consulter un psychanalyste pour apprendre sur lui-même des vérités qu’il aurait volontiers laissées à l’ombre se sa mauvaise foi ou dans la nuit de son inconscient. Tout homme, en effet, ne met jamais autant d’habileté à mentir et à flagorner que lorsqu’il lui faut se duper lui-même. Il faut donc se demander si chacun d’entre nous est bien le mieux placé pour savoir ce qu’il est.

LA CONSCIENCE

UN

TEMOIN FIABLE ?

  « Pour savoir de science certaine qu’un être est conscient, écrit Bergson dans Essai sur les données immédiates de la conscience, il faudrait pénétrer en lui, coïncider avec lui, être lui. Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi, qui vous parle en ce moment, je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant ; les paroles même par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcé inconsciemment ». Si personne ne peut assurer que je suis un être conscient, on peut comprendre que nul ne puisse, a fortiori, prétendre franchir le mur qui sépare ma conscience et ses vécus des autres consciences. Ma vie psychique m’apparaît comme un monde fermé à toutes les autres conscience : trop d’obstacles, trop de médiations semblent s’opposer à la communication des êtres. La joie que mes amis éprouvent à m’entendre rire est leur joie, qui à un autre objet que ma joie ; la tristesse qui les abat lorsque je souffre est leur tristesse, et s’ils souffrent, c’est de me voir souffrir : leur souffrance n’a donc pas le même motif que la mienne. Ils peuvent bien, par sympathie, être avec moi, ils ne seront cependant jamais comme moi. Mon for intérieur leur est une forteresse imprenable.

 D’aucuns rétorqueront alors que le langage nous permet de faire comprendre aux autres ce que nous éprouvons. Mais deux remarques doivent ici être faites. D’une part, pour me faire comprendre par la parole, il faut que je veuille bien communiquer avec autrui. D’autre part, il n’est pas certain que le langage, même lorsqu’il est utilisé par l’homme le plus soucieux de se faire comprendre, puisse rompre la solitude de chaque conscience. L’émotion est toujours nouvelle et le mot qui l’exprime est toujours ancien. « Chacun écrit encore Bergson, à sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité toute entière.
    Cependant le langage désigne ces états par les même mots chez tout les hommes ». Il est donc à craindre que même en répondant le plus sincèrement possible aux questions des autres, je sois contraint à échanger avec eux quelques banalités sur mon compte, et que, dès lors, mes proches tiennent pour de profondes révélations ce qui n’est en réalité que l’expression commode et commune de mon moi le plus superficiel.
    L’une des caractéristiques essentielles des sentiments que je vis consiste donc en ce que nul ne peut les éprouver à ma place, et qu’étant leur seul sujet, je suis seul à pouvoir les connaître. On peut donc considérer le sentiment moral, la conscience morale, comme une parfaite illustration de cette exclusivité. Quel que soit le jugement que les autres portent sur moi, je sais bien, au fond de moi, et je suis le seul à pouvoir le savoir, si mon action a été bonne ou non. Kant a montré, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, que la moralité d’une action relève de la pureté de son intention, et non du contenu ou du résultats empiriques de l’action, qui constituent seulement ce que les autres peuvent savoir de celle-ci. Seule ma conscience peut donc être ce juge infaillible du bien et du mal, ce guide assuré que Rousseau glorifie dans L’Emile. Ici encore, semble-t-il, nul n’est mieux placé que moi pour savoir qui je suis ou, plus précisément, ce que je vaux : nul ne peut mieux que moi dire qu’elle est la valeur de ce que j’ai fait, car nul autre que moi ne peut savoir ce que j’ai vraiment voulu.

 EVALUATION DE

LA PSYCHOLOGIE

INTROSPECTIVE

   Ces arguments demeurent toutefois très contestables. Le langage, que nous avons considéré comme un obstacle à l’expression des sentiments profonds, ne s’interpose pas seulement entre le sujet qui cherche à se confier et ceux qui cherchent à le comprendre, il s’insinue aussi entre le sujet et ses propres sentiments, forçant de la sorte chacun à vivre extérieurement à lui-même. « Le plus souvent, écrit Bergson, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu prés le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusqu’au dans notre propre individu, l’individualité nous échappe ». Le privilège qui semblait nous distinguer d’autrui dans la connaissance de notre propre vie psychique paraît dès lors beaucoup moins grand que nous ne l’avons prétendu. Peut-on cependant maintenir ce privilège dans le domaine moral ? Rien n’est moins sur, car si la conscience morale était cet « instinct divin » qu’exalte Rousseau, comment pourrions nous comprendre qu’elle soit si souvent pervertie ou inexistante ? Comment expliquer l’absence de remord chez les plus grands criminels et la culpabilité morbide que développe certains sujets pour des vétilles ? Une première explication peut être donné par le dressage précoce que subissent les enfants et par les inepties bien palpables que de prétendus directeurs de conscience leur enseignent dès le plus jeune âge.    Une autre explication invoque un phénomène aussi répandu que le précédent : « L’intérêt personnel, quel qu’il soit, exerce sur notre jugement une influence mystérieuse : ce qui lui est conforme nous paraît aussitôt équitable, juste, raisonnable ; ce qui lui est contraire nous semble très sincèrement injuste et abominable, déraisonnable et absurde ». Ainsi la fraude fiscale ne pose-t-elle pas plus de conscience aux hommes d’affaires que l’abolition des corporations n’en a posé aux idéologues libéraux qui leur ont donné tous les pouvoirs.
  On peut donc s’interroger légitimement sur la valeur du témoignage que notre conscience porte sur nous-même. Outre la partialité de ce témoignage, on peut remarquer, en effet, que l’introspection, c'est-à-dire l’observation immédiate de l’esprit par lui-même, n’est pas la voie royale qui permet d’accéder à une authentique connaissance de soi. L’observation d’un phénomène exige toujours quelque distance entre le spectateur et le spectacle contemplé et l’examen attentif de notre propre esprit ne fait pas exception à cette règle : il ne devient pour nous objet d’étude que dans la mesure ou nous pouvons l’extérioriser ou, comme l’indique encore l’étymologie du mot « objet », le jeter devant nous. Or l’introspection prétend comme son nom l’indique encore, faire l’économie d’une telle extériorisation. Se trouvant dès lors sans objet, elle ne peut qu’abandonner ses prétentions à l’objectivité. « On ne peut pas partager son esprit, c'est-à-dire son cerveau, en deux parties, dont l’une agit, tandis que l’autre les regarde faire, pour voir de qu’elle manière il s’y prend » (Auguste Comte Lettre à Valat). Sans doute est-il possible d’observer les phénomènes moraux comme les passions qui nous animent : les organes qui en sont le siège sont distinct des organes destinés à l’observation. Ainsi puis-je constater l’altération soudaine que provoque en mes poumons la surprise ou bien la crispation que suscite en moi quelque désagrément. Ces observations ne sauraient cependant avoir une réelle importance scientifique : tout état de passion prononcé ne peut se concilier avec le calme requis par l’état d’observation.

 Quant à l’observation directe des phénomènes intellectuels, loin d’être plus sûre, elle est strictement impossible. Un scientifique qui cherche à s’observer en train de réfléchir doit nécessairement suspendre ses recherches et il ressemble alors à un cycliste qui, pour se regarder pédaler descend de sa bicyclette. « Il résulte de là que les prétendues observations faites sur l’esprit humain considéré en lui-même et a priori sont de pures illusions. Ce n’est point a priori dans sa nature, que l’on peut étudier l’esprit humain et prescrire des règles à ses opérations ; c’est uniquement a posteriori, c'est-à-dire d’après ses résultats ». Pour savoir qui l’on est, il faut donc observer ce que l’on a fait plutôt que de s’obstiner vainement à vouloir saisir notre pensée « en plein vol ». Mais il importe alors de reconnaître que relativement à nos actes, notre situation d’observateur ne jouit d’aucun avantage sur celle d’autrui.

 

 

CONSCIENCE DE SOI ET DIALOGUE

 

 On comprend alors qu’en dépit de notre adhésion spontanée à l’idée que nous sommes les mieux placés pour nous connaître et pour nous juger, nous ne soyons pas indifférent à ce que les autres pensent de nous. Nous reconnaissons implicitement que ce que nous sommes pour eux est une dimension aussi essentielle de nous-même que ce que nous sommes à leur propre yeux, pour nous-même : les pédiatres ne savent-ils pas depuis longtemps qu’un enfant qui n’a pas l’estime de ses parents a, plus que tout autre, du mal à éprouver quelque respect de soi ? Et combien d’exemples peut-on donner de personnes qui, à force de se croire haïes ou méprisées, deviennent effectivement haïssables ou méprisables ? Le regard que les autres jettent sur moi peut me transformer : il peut favoriser mon épanouissement ou me détruire, car le jugement explicite ou implicite qu’il véhicule agit sur moi en modifiant l’idée que je me fais de moi. Il faut dire avec Sartre dans L’Etre et le néant que sans le regard d’autrui, je ne saisirais pas toutes les structures de mon être. Pour le prouver, il suffit d’imaginer un voyeur épiant par le trou d’une serrure. Sa conscience est comme captive de l’objet qu’elle vise, fascinée par le spectacle qu’elle contemple. Tant qu’il est seul, le voyeur ne porte aucun jugement sur son comportement : son attention est entièrement accaparée par ce qu’il regarde. Mais qu’un autre homme le surprenne pendant qu’il épie et il se détourne soudain du spectacle qui un instant auparavant le fascinait pour juger sa propre attitude. « Autrui, écrit en ce sens Sartre, est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » Autrement dit, autrui est l’être par qui chacun découvre son être.

Car l’objet apparu à autrui n’est pas une image vaine dans sa conscience. Si, par exemple, le voyeur éprouve de la honte, et non de la colère ou de l’agacement, c’est qu’il reconnaît qu’il est bien comme il est vu par les autres – et qu’une telle reconnaissance ne soit pas possible sans l’entremise d’autrui, aucune personne avisée ne saurait le contester.

 Ces remarques ne sauraient pourtant entièrement convaincre. Le rapport à autrui n’apporte peur être pas toute l’objectivité souhaitée dans la connaissance de soi. D’une part, en effet, c’est toujours moi qui ai accès à la conscience d’autrui, et le jugement qu’il porte sur moi ne m’est connu que par l’intermédiaire de ma conscience. Je réinterprète donc son jugement : autrui ne peut me donner d’informations sur moi sans que celle-ci ne passent par ma conscience, qui y comprendra ce qu’elle voudra bien y comprendre. Si autrui détient la vérité sur moi, alors elle m’échappe nécessairement puisqu’il ne pourra jamais me la dire sans que je lui confère un sens nouveau. D’autre part, on ne voit pas pourquoi autrui jouirait par principe d’un point de vue sur moi moins subjectif que le mien. Il ne sait de moi que ce qu’il sait – et peut-être seulement ce qu’il désire que je sois pour lui. Pour quelle raison serait-il donc plus objectif que moi ?

 Je ne dispose d’aucune situation d’observateur privilégié sur ma vie, mais le point de vue des autres n’est pas plus avantageux que le mien. Pour que nous accédions à une quelconque vérité sur nous-même, il faut que toutes ces perspectives soient comparées ou confrontées. Socrate et Platon l’ont compris à l’aube de l’histoire de la philosophie en refusant systématiquement de séparer recherche de la vérité et dialogue. Socrate, qui a fait de la formule « Connais-toi toi-même » sa devise, n’a jamais cessé de débattre avec ses concitoyens. Il savait quels efforts exige l’accès à la conscience de soi et se méfiait des illusions qui menacent la réflexion solitaire. Le véritable dialogue, en effet, exige que chacun fasse son deuil de son intérêt particulier et d’une certaine complaisance à l’égard de soi qui trouve dans la solitude un élément propice à son épanouissement.

 

 

CONCLUSION

 Je ne suis donc pas particulièrement bien placé pour savoir qui je suis. Mais il serait vain de prétendre qu’autrui jouit d’une perspective plus assurée que la mienne sur ce que je suis et ce que je vaux. Ce n’est ni dans je ne sais qu’elle retraite intérieure ni dans une soumission aveugle aux jugements que les autres portent sur moi que je puis accéder à ma vérité. C’est par le dialogue, et par les objections et les critiques qu’il engendre, que l’on peut peu à peu rectifier nos erreurs d’appréciation sur nous-même pour approcher progressivement d’une authentique connaissance de soi.


 

 

 

 

 

 

 

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