20 août 2009
Rainer Maria Rilke
Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j'apprends à voir. J'ai vingt-huit ans et il n'est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons: j'ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d'hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s'ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres innatendues, à des départs que l'on voyait longtemps approcher, à des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci, à ses parents qu'il fallait qu'on froissât lorsqu'ils vous apportaient une joie et qu'on ne la comprenait pas (c'était une joie faite pour un autre), à des maladies d'enfance qui commençaient si singulièrement par tant de profondes et grandes transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles,- et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d'amour, dont aucune ne ressemblait à l'autre, de cris de femme hurlant en mal d'enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants être resté assis auprès des morts dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d'avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d'attendre qu'ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n'est que lorsqu'ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu'ils n'ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n'est qu'alors qu'il peut arriver qu'en une heure très rare, du milieu d'eux, se lève le premier mot d'un vers.
RILKE in Les cahiers de Malte Laurids Brigge
04 mars 2009
En Balagne
Être en Balagne, moine
à Corbora, prince
berger des asphodèles,
milan-roi, en essor
sur les collines
à mouchetures,
gardien des ombres
et des ambons humides
à cierges fades,
chapé de brume,
à grand pas
dans l'avenue des morts.
Pigna
FJ Temple
CORSIQUES
14 février 2009
LA MORT DE COSTESOULANE
Amis français ne vous effrayez pas la traduction est en dessous
... Quand durbiguèt los uòlhs, i avià benlèu cent
ans qu'èra aqui, benlèu una minuta, un èr fresquet i baisava la gauta e lo
frònt. La nuòch davalava doçament. Ara i avià pas pus de tèrra. La tèrra èra
dins son esquina, se pensèt que coma un gigant, amb sas espatlas ont la
sentissià, la portava sol. Era detràs. Còstasolana èra sol a la cara dau cèu.
Veguèt de fuòcs s'alucar dins lo grand gorg de l'èr, o tremolar coma de ciris
de penitents o de romieu caminant dins l'escur cap a quauque nadal celestial.
Era aqui sol davant la nuòch corna Dieu quand l’aguet facha. Sol e sens mans
pèr lo distraire de son eternitat.
Ara s'èra calada la campana. Montava de ras de la tèrra un tèunhe bronzinament,
montava coma un fum amb de rebats de lutz, montava fins qu'a romplir la nuòch.
Era coma l'alen seren dau mond. Era lo sieu alen, l'alen de sa vida solitària
dins lo cèu sens fin. Tot lo cèu tremolava d'aquel còr umil coma aquel dels
grilhs de l'estiu e aquò èra l'alen de Còstasolana. E son esperit èra au centre
d'una ròda lusenta ont l'estelum virava coma un vaissèl que gira e vai
s'aprefondir.
Quand la mièja nuòch aguèt rendut lo bòsc a la sauvatgina que se sòna de luònh
dins l'escur Còstasolana finiguèt. Beluquejava lo cèu de totes sos fuòcs. La
tèsta de l'òme èra una pèira entra las pèiras.
Lo vent jogava amb sos peus....
Max Rouquette Poète occitan
...
Quand il ouvrit les yeux, il y avait peut-être cent ans qu'il était là,
peut-être une minute, un petit air frais lui baisa la joue et le front. La nuit
descendait lentement. Désormais il n'y avait plus de terre. La terre était dans
son dos, il sentait avec ses épaules et il imagina qu'il la portait ainsi, tout
seul, comme un géant. Elle était derrière. Costasolana était seul à la face du
ciel. Il vit s'allumer des feux dans le grand gouffre de la nuit, il les vit
trembler comme des cierges de pénitents ou de pèlerins en marche vers quelque
Noël céleste. Il était là, seul devant la nuit comme Dieu quand il l'eut faite.
Seul, mais privé de mains pour le distraire de son éternité.
La cloche s'était tue. Du sol montait un léger bourdonnement, une sorte de
vapeur aux reflets de lumière qui montait jusqu'à remplir la nuit. Le souffle
serein du monde. Son souffle à lui, le souffle de sa vie solitaire dans un ciel
immense. Tout le ciel frémissait avec ce chœur aussi humble que le chœur des
grillons, l'été, et c'était cela le souffle de Costasolana. Son esprit était au
centre d'une roue brillante, le firmament tournait comme un navire qui se
couche et va sombrer. Quand la pénombre eut rendu le bois aux bêtes qui
s'appellent de loin dans l'obscurité, Costasolana mourut. Le ciel étincelait de
tous ses feux. La tête de l'homme était une pierre entre les pierres.
Le vent jouait avec ses cheveux.
(traduction Roland Pécout)
19 janvier 2009
LA MER par BUFFON
Drivtik ISLANDE
La première chose qui se présente, c'est l'immense quantité d'eau qui couvre la plus grande partie du globe: ces eaux occupent toujours les parties les plus basses; elles sont aussi toujours de niveau, et elles tendent perpétuellement à l'équilibre et au repos. Cependant, nous les voyons agitées par une forte puissance qui, s'opposant à la tranquillité de cet élément, lui imprime un mouvement périodique et réglé, soulève et abaisse alternativement les flots et fait un balancement de la masse totale des mers. Nous savon que ce mouvement est de tous les temps et qu'il durera autant que la lune et le soleil qui en sont les causes.
Considérant ensuite le fond de la mer, nous y remarquons autant d'inégalités que sur la surface de la terre; nous y trouvons des hauteurs, des vallées, des plaines, des profondeurs, des rochers, des terrains de toute espèce; nous voyons que toutes les îles ne sont que les sommets des vastes montagnes dont le pied et les racines sont couverts de l'élément liquide; nous y trouvons d'autres sommets de montagnes qui sont presque à fleur d'eau; nous y remarquons des courants rapides qui semblent se soustraire au mouvement général: on les voit se porter constamment dans la même direction, quelquefois rétrograder et ne jamais excéder leurs limites, qui paraissent aussi variables que celles qui bornent les fleuves de la terre.
Là sont ces contrées orageuses ou les vents en fureur précipitent la tempête, ou la mer et le ciel également agités, se choquent et se confondent: ici sont des mouvements intestins, des bouillonnements, des trombes, et des agitations extraordinaires causées par des volcans dont la bouche submergée vomit le feu du sein des ondes et pousse jusqu'aux nues une épaisse vapeur mêlée d'eau, de souffre et de bitume. Plus loin je vois ces gouffres dont on n'ose approcher, qui semblent attirer les vaisseaux pour les engloutir; au-delà, j'aperçois ces vastes plaines toujours calmes et tranquilles, mais tout aussi dangereuse, ou les vents n'ont jamais exercé leur empire, ou l'art du nautonier devient inutile, ou il faut rester ou périr.
Enfin, portant les yeux jusqu'aux extrémités du globe, je vois ces glaces énormes qui se détachent des continents, des pôles et viennent, comme des montagnes flottantes, voyager et se fondre jusque dans des régions tempérées.
BUFFON
Extrait de Époques de la nature
24 novembre 2008
Entretien accordé par Victor Hugo...La personne dont il parle est Napoléon III
Vous semblez vous tenir très informé de l'actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président?
VICTOR HUGO: Depuis des mois, il s'étale; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue...Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose qui me frappe pourtant, c'est que dans toutes les qualités qu'on lui reconnaît, dans toutes les éloges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot qui sorte de ceci: habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là. Il ne reste pas un moment tranquille; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait fait rage, il touche à tout, il court après les projets; ne pouvant créer il décrète.
Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu'on est en droit de l'attendre d'un élu à la magistrature suprême?
VICTOR HUGO: Non cet homme ne raisonne pas; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute puissance serait fade si on ne l'assaisonnait de cette façon. Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on mesure le succés et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve quelque surprise. On se demande: comment a-t-il fait? On décompose l'aventure et l'aventurier. On ne trouve au fond de l'homme et de son procédé que deux choses: la ruse et l'argent. Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre; il n'est plus question d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple, d'être une nation libre, d'être un foyer lumineux; la France n'y voit plus clair. Voila un succés.
Que pensez-vous de cette fascination pour les hommes d'affaires, ses proches? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise?
VICTOR HUGO: Il a pour lui désormais l'argent, l'agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre fort et tous les hommes qui passent si facilement d'un bord à l'autre quand il n'y a à enjamber que la honte. Quelle misère que cette joie des interêts et des cupidités. Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zincs ou de chemins de fer, gagnons de l'argent; c'est ignoble, mais c'est excellent; un scrupule en moins, un louis de plus; vendons toute notre âme à ce taux! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, une foule de dévouements intrépides assiègent l'Elysée et se groupent autour de l'homme. C'est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d'industrie.
Et la liberté de la presse dans tout ça?
VICTOR HUGO (Pouffant de rire): Et la liberté de la presse! Qu'en dire? N'est il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot? Cette presse libre, honneur de l'esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, ou est elle?
Toutes les réponses de Victor Hugo proviennent de son ouvrage "Napoléon le petit" le pamphlet républicain contre Napoléon III
27 octobre 2008
PESSOA
La nuit tombe, la chaleur s'amenuise un peu,
Je suis lucide comme si je n'avais jamais pensé,
Comme si j'avais pris racine, liaison directe avec la terre.
Non plus cette espèce de liaison au second degré que l'on observe la nuit venue.
La nuit je me sépare des choses,
Et me rapproche des étoiles et constellations éloignées-
Je fais erreur: car le lointain n'est pas le prochain,
Et le rapprocher c'est me tromper moi-même.
Poèmes païens (poèmes désassemblés 1915-1930)
03 septembre 2008
ARTAUD
Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n'est pas parce qu'il est contagieux, mais parce que comme la peste il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l'extérieur d'un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les possibilités perverses de l'esprit.
Comme la peste il est le temps du mal, le triomphe des forces noires, qu'une force encore plus profonde alimente jusqu'à l'extinction.
Le théâtre et son double
BLAKE
La Cruauté a un Cœur humain,
Et la Jalousie une Figure Humaine;
La Terreur a la Divine forme Humaine,
Et le Mystère a le Vêtement de l'Homme.
Le Vêtement de l'Homme est le Fer que l'on forge,
La forme humaine, une Forge de flamme,
La Figure humaine, une Fournaise scellée,
Le coeur humain, sa Gorge affamée.
Une Image Divine Poetry and prose p81
24 août 2008
WASSILY KANDINSKY
Lorsque la religion, la science et la morale (cette dernière par la rude main de Nietzsche) sont ébranlées et lorsque les appuis extérieurs menacent de s'écrouler, l'homme détourne ses regards des contingences extérieures et les ramène sur lui même.
La littérature, la musique, l'art sont les premiers et les plus sensibles des domaines dans lesquels apparaîtra réellement ce tournant spirituel. En effet, ils reflètent l'image sombre du présent, devinent la grandeur, cette petite tache que ne remarquent qu'un petit nombre et qui n'existe pas pour la grande foule.
Ils reflètent la grande obscurité qui approche. Ils s'obscurcissent eux-mêmes et deviennent sinistres. Par ailleurs, ils se détournent du contenu sans âme de la vie actuelle et se consacrent à des matières ou à des environnements qui laissent libre cours à la tendance et à la quête des âmes altérées.
Du spirituel dans l'art, et dans la peinture en particulier.
19 août 2008
KIERKEGAARD
Il possédait un peu d'exacerbation cérébrale pour lequel la réalité ne disposait pas de stimulant assez fort, sinon fugitif. Il ne succombait pas sous la réalité, il n'était pas trop faible pour la supporter, non, il était trop fort; mais cette force était une maladie. Aussitôt que la réalité avait perdu son importance comme stimulant il était désarmé et c'est en cela que consistait le mal qui existait en lui. Il en était conscient, même au moment du stimulant et le mal se trouvait dans cette conscience.
Journal d'un séducteur
