27 octobre 2008
PESSOA
La nuit tombe, la chaleur s'amenuise un peu,
Je suis lucide comme si je n'avais jamais pensé,
Comme si j'avais pris racine, liaison directe avec la terre.
Non plus cette espèce de liaison au second degré que l'on observe la nuit venue.
La nuit je me sépare des choses,
Et me rapproche des étoiles et constellations éloignées-
Je fais erreur: car le lointain n'est pas le prochain,
Et le rapprocher c'est me tromper moi-même.
Poèmes païens (poèmes désassemblés 1915-1930)
20 octobre 2008
ORAGE
Des gouttelettes hystériques dévalant la rue et sous le toit - pour ne plus les voir - un pigeon nomade à refermer sur lui ses ailes et leurs ombres.
L'éclair est silencieux et puis il n'est plus rien de visible, un déclic, un murmure qui s'amorce comme un malentendu quand viennent battre à nos tempes les prémices de l'orage.
La rue se perd dans son ruisseau.
De ras de marée en avalanche de tuiles, la dispersion est unanime chez les rares humains à flotter encore dans le décor. L'heure n'est plus propice à l'errance tempérée lorsque tombe des cordes et qu'il est préférable de rester chez soi à écouter les violons.
Mais déjà les rumeurs tiennent à l'œil le fleuve à la crue naissante.
Les "gardiens" du pont romain sont aux aguets.
Figé dans ses siècles, l'imprenable rempart tient bon sous la ruée.
Le liquide est épais, tenace, il investit, il impose sa patte.
Son style est régulier, la semence est fertile et injecte au paysage de nouveaux attributs.
Arbres entiers, carcasses de voitures, machines à laver, fauteuils, télévisions, une décharge flottante qui file vers la mer déposer son trop plein de civilisation. La nature fait son ménage elle même, une carcasse de voiture défigurera moins longtemps le paysage à la mer. Le sel est son complice.
Sur le pont les paris sont lancés.
Crue, pas crue.
Catastrophe, alerte rouge, force bleu en zone orange.
C'est technique les commentaires cette année.
Sensation de feuilleton d'avant, ou des héros asiatiques bardés d'affreuses combinaisons passaient leurs temps à combattre des monstres de carton pâte dans d'improbable galaxie.
Je reste à l'écart de toutes spéculations, préférant accueillir encore de la matière dans ma besace de colporteur de bouts d'humanité.
Des images.
Les estimations, les étalonnages empiriques, les anciennetés que l'ont réchauffent le moment venu et qui éclairent les échanges d'une acuité historique à l'authenticité indiscutable puisque...
" Pardi!! si je te le dis, c'est que c'est vrai".
Chaque bruit compte, détail du moment. Intensité de la joute.
Regard rieur de l'ancien dont les colères de l'eau troublent à peine l'anis. Sapé comme un dimanche, bottines cirés, gilet de gardian noir et pantalon blanc.
Un jeune homme bientôt centenaire qui malgré la pluie réussira à rallumer son mégot.
S'extirper de la masse avant la nuit.
Se faufiler dans le labyrinthe détrempé des ruelles. Chaussée glissante pour les voyageurs délestés et hagards qui croisent mon pavé.
Nous ressemblons à des fantômes caoutchoutés suspendus et brillants. Mobiles sans visages accrochés à des fils en gouttes de pluie.
De ses tambours de guerre qui assomment le présent le tonnerre ce vieux fou délivre son message à de vieilles barriques ondulantes et rieuses, qui proposent à la pluie les effluves chantantes des anciennes cuvées.Est ce l'heure venue de mettre un peu d'eau dans le vin?
Balder
Ciel, toit, ciel, toit, ciel, toit.
Dessous. Personne en dessous.
Non pas des bêtes, des moutons, des moutons, encore des moutons, partout des moutons...
Pas des nuages de moutons. Non! Ce n'est pas ici qu'il fallait venir chercher des nuages de moutons c'était plus au sud, là ou se trouve l'eau pour fabriquer des nuages. Ici pas d'eau, alors ils ont fait un toit pour ne pas voir le ciel se couvrir de nuages et ils sont restés moutons, chairs tendres et dociles soumises au plus haut point à l'engeance des loups.

15 octobre 2008
Mont Lozère
Un peu de la terre...
A parcourir comme un décor éclaboussé par un vent chaud.
Des rochers peints de ce matin, disposés et dociles regardent leur temps en découdre avec les siècles et ce vide à appréhender en vertige complice. Parchemin intact d'une infalsifiable lithographie déchiffrée par des ombres aux odeurs de bruyères.
Lumière de passage, enveloppe ouverte sous l'œil de la perdrix que l'on croyait perdue dans un souvenir clos. Instant d'en haut d'une cruelle fragilité. Pinceaux, brosses à rebours des dimensions célestes à l'irrégulière et imperfectible beauté.
D'une lumière, l'autre,
en saisir les fibres, ne regarder de soi,
que par les yeux du loup.
D'une steppe, un jardin,
en saisir les rires, ne regarder de soi,
que par les yeux du fou.
Balder
